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Etienne Krähenbühl pousse la matière à ses limites PDF Imprimer Email
SUNDAY, 18 OCTOBER 2009 19:32

24 Heures 14 octobre 2009

Le regard d’azur limpide et la tignasse d’argent en bataille sous le feutre noir qu’il enfonce volontiers dessus, Etienne Krähenbühl est un homme heureux. Il vient de décrocher le généreux Prix Sandoz de sculpture – 100 000 francs –, instauré en mémoire d’Edouard et de Maurice, les frères artistes et mécènes. Cette somme permet la réalisation d’un projet ambitieux, tour à tour en peinture, en musique, en littérature et en sculpture. Magnifique opportunité pour cet artiste discret autant qu’obstiné. A l’écoute des phénomènes naturels et toujours plus tendu vers l’essentiel, le sculpteur ne cesse d’épurer et de monumentaliser son geste pour faire parler la mémoire et la musique des matériaux.

«Benjamin de neuf enfants, j’ai grandi dans l’hôtel de mes parents, à Vevey. Un contexte marquant. D’abord il y avait la tribu, avec une génération d’écart entre les aînés et les cadets. Je n’ai moi-même «que» quatre enfants, mais il reste l’idée de la grande famille. Ensuite, il y avait plein d’espace, et surtout des ateliers où il se passait des choses passionnantes. J’y étais tout le temps fourré.» Son père n’était pas que directeur d’hôtel, il faisait toutes sortes de travaux de transformation et de rénovation. Dès qu’il a eu 4 ans, Etienne Krähenbühl a eu le droit de peindre ce qui était à sa portée, comme les plinthes. «Je suis tombé tout petit dans le monde du «faire» et des matières. Et quand j’ai été pris, vers 15-16 ans, d’une frénésie de peinture, mes parents m’ont laissé une pièce pour faire mes expériences.» Ces toiles abritaient plusieurs épaisseurs de couleurs sédimentées.

Sur ses deux ans d’Ecole des beaux-arts, à Lausanne, il passe comme chat sur braise. Il s’y passionne pour les cours de dessin, mais peine à s’inscrire dans les normes en vigueur. Il rend alors son tablier et met le cap sur Barcelone. Deux mois de travail sur le chantier de la Sagrada Familia, où il arrive en pleine polémique: faut-il ou non terminer le chef-d’œuvre inachevé de Gaudi? Vaste sujet! A son retour en Suisse, il se partage entre sculpture et travaux de commande plus alimentaires: lampes, cheminées, transformation de maisons. A Agiez, puis surtout dans son atelier de Romainmôtier, il s’intéresse aux marques du temps dans la matière.

Le grand tournant coïncide avec la rencontre du Dr Rolf Gotthardt, de l’EPFL, spécialiste en alliages particuliers – «à mémoire de formes», dirait un initié – et métaux super- élastiques. S’ensuit une collaboration de dix ans qui amène l’artiste, entre science et poésie, délicatesse et monumentalité, gravité et légèreté, à «pousser les limites de la matière pour en faire ressortir les mouvements et les sonorités du plus profond de la terre».

Sur le site de Leclanché, à Yverdon-les-Bains, les vastes espaces dont il dispose aujourd’hui lui permettent de développer des projets prenant toujours plus de souffle et d’ampleur. Comme sa vaste installation Les fleurs du mal, développée suite à un symposium au Liban et dont les corolles sont des éclats d’obus se balançant sur de hautes tiges fragiles. Ou son futur Bing bang géant du Prix Sandoz: une sphère métallique cinétique et sonore qui, par un phénomène de pulsations et de respirations, se présentera comme un écho poétique à notre univers.

«Quand je me balade dans la nature, mon attention est d’abord captée par la lumière et l’espace. Les choses insignifiantes me fascinent, les presque rien que la lumière anime à chaque fois différemment. Entre l’observation et «l’imaginaire sur nature» dont parlait Cézanne.»

Etienne Krähenbühl éprouve aussi une passion pour les univers sonores: le free-jazz, les musiques expérimentales et électroacoustiques. Il aime fonctionner à travers des collaborations. «Celle, magnifique et féconde, avec le Dr Gotthardt, mais aussi celle qui m’a fait côtoyer le compositeur Emile Ellberger, ou celle que j’entretiens avec le fameux cuisinier Carlo Crisci, un esprit créatif à fleur de peau.» Sans oublier sa chère et tendre, qui a l’art d’émailler son quotidien de «moments magiques».

FRANÇOISE JAUNIN

Expositions: à la Galerie Arts et Lettres, à Vevey (place du Marché 21), jusqu’au 8 novembre; à la Flon Square Galerie, à Lausanne, jusqu’au 15 novembre.

 

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