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9h15:
L'abbatiale, la lecture des pierres
Une
émission de Christian Ciocca
Visite guidée du site de Romainmotier
avec Nicolas Schätti, historien d'art,
Claire Huguenin, historienne d'art, et Hans Gutscher architecte.
C'est justement parce que la petite ville de Romainmôtier
est tapie dans ce beau vallon [du Nozon], comme dans un berceau de
verdure, délicatement couchée au bord de la rivière
murmurante, et abritée de tous les côtés par les
monts, les forêts et les coteaux, qu'on en la voit pas de loin.
C'est là son charme, son cachet particulier : il faut s'approcher,
et on ne la découvre qu'au dernier moment. Elle n'est pas orgueilleusement
dressée au sommet d'une colline dégagée pour
être vue de loin et pour voir au loin, pour dominer, pour narguer,
pour faire étinceler jusque dans l'arrière-pays les
émaux et les métaux de ses blasons.
Elle est toute modeste ; elle attire jusqu'à elle, et elle
séduit, quel que soit le chemin par lequel on y arrive, et
quelle que soit la saison.
(Pierre Chessex, Romainmôtier, Trésors de mon pays, Editions
du Griffon, Neuchâtel, 1948)
Les
origines antiques
Nous sommes arrivés à Romainmôtier par la route
d'Envy, ce vendredi 2 juin, d'assez bon matin, afin que la visite
du lieu ne nous réserve pas les surprises du nombre, l'inévitable
affluence saisonnière qui recale la modestie vantée
par Pierre Chessex en un autre temps...
A la bonne heure, tinterait La Tour de l'Horloge par laquelle, malgré
les voitures, a commencé en compagnie de Nicolas Schätti
la visite de l'Abbaye après que nous avons passé le
pont du Nozon. Ne faut-il pas , avant toute autre considération
historique, se demander ce qui avait attiré les moines de la
fin de l'Empire romain dans ce creux sylvestre. On parla du désert
propice au recueillement érémitique mais quelques traces,
révélées lors des fouilles récentes, attestent
la présence de foyers artisanaux d'origine gallo-romaine ou
simplement helvète. Le désert s'avérait habité
et les clercs sous la conduite de saint Romain et son compagnon saint
Lupicin purent fonder, en le défrichant quelque peu le premier
établissement monastique du pays, dépendant alors de
l'Helvétie romaine et de sa capitale Aventicum (Avenches).
Le
Haut Moyen Age
Si l'oratoire de saint Romain a disparu, une chapelle modeste édifiée
par le duc Félix Chramnelène, seigneur bourguignon,
vers 636 pour la communauté cénobite de saint Colomban,
moine irlandais, reste le premier vestige sur lequel s'édifieront
plus tard les autres bâtiments religieux (le remarquable ambon,
élément central de la chaire, en témoigne dans
son nouvel habillage métallique noir, au design épuré
comme les récents luminaires de l'église). Il est intéressant
de souligner que la spiritualité d'origine celtique emboîta
le pas à son aînée latine. La toute première
mention du lieu date, de fait, de l'an 753, quand le pape Etienne
II consacra à la Noël les églises saints Pierre
et Paul.
Romainmôtier,
fille de Cluny
Ainsi, le millième de l'abbaye marque une étape, certes
déterminante, de la fortune du lieu. La communauté monastique
passe sous la juridiction de Cluny vers l'an 928 et deviendra l'un
de ses prieurés transjurans réunissant de vingt à
trente moines et un domaine agreste non négligeable. Le corps
de l'église actuelle fut construite au XIe siècle sous
l'abbé saint Odilon de Cluny. Romainmôtier devint une
des filles de la plus grande abbaye du monde occidental, conçue
à l'image de la mère bourguignonne. Au XIIe siècle,
un narthex augmenta le bâtiment. Le fidèle pénétrait
ainsi par le rez dans ce vestibule (narthex est un terme d'origine
grecque qui convient mal au monde spirituel latin) plutôt sombre
et percé à l'époque d'une porte communicant sur
le cloître dont il ne reste que les piliers muraux. Ce passage
dans l'ombre anticipait sans doute la révélation lumineuse
qui l'attendait dans l'église proprement dite (passage initiatique
?). Du côté sud soit celui du cloître, on relève
l'esquisse de peintures sacrées du XIVe siècle figurant
la chute (Adam et Eve chassés du Paradis par l'ange armé
d'un glaive) et plus curieusement par la représentation de
saint François d'Assise, prêchant aux oiseaux. Pour Nicolas
Schätti, cette présence franciscaine surprend dans une
église clunisienne car l'ordre mendiant fondé par François
se plaçait plutôt en la concurrence avec les ordres bénédictins.
Mais il révèle un message fondamental. Par le dialogue
avec les animaux, François magnifiait le retour à la
nature, au Paradis perdu symbolisé par l'ordre monastique et
la clôture. A l'étage du narthex, vraisemblablement consacré
à la prière des morts introduite précisément
par saint Odilon, la chapelle saint Michel, (l'archange psychopompe)
trempe dans une lumière douce (les vitraux datent du début
du XXe siècle) avec des voûtes remarquables et des chapiteaux
aux motifs géométriques différenciés.
Dans l'abside, un passage également voûté permettait
la communication exclusivement sonore avec l'église. Il semble
donc que cette chapelle fut fréquentée par les moines
convers qui ne pouvaient assister aux offices monastiques.
L'église
clunisienne romane et gothique
Si la nef, avec son alignement de colonnes et ses voûtes en
plein-cintre, impressionne, elle donne à lire d'emblée
les strates historiques d'un joyau roman aux transformations gothiques
préservé au cours du temps non par le seul hasard mais
plutôt par le souci d'économie des Bernois qui prirent
possession des lieux en 1537 (la conquête du Pays de Vaud eut
lieu l'année précédente). En l'affectant au culte
protestant, les nouveaux maîtres entendaient aussi affirmer
avec force, voire une réelle violence iconoclaste, la foi nouvelle.
En témoigne aujourd'hui, le tombeau de l'un des derniers prieurs
de Romainmôtier, notable né dans la région, Henri
de Sévery (ou Sivirier), moine à Romainmôtier
qui accéda ensuite à de hautes fonctions auprès
de la cour papale en Avignon avant de devenir évêque
de Rodez où il mourut à la fin XIVe siècle. Mais
il avait exprimé sa volonté d'être enterré
dans ce couvent qu'il affectionnait.
La décoration de son tombeau, dont il demeure actuellement
le gisant visible dans l'alignement du choeur, étaient constitués
de deux panneaux de pierre d'environ quatre mètres sur trois
qui se trouvaient de chaque côté de l'autel, tombeau
sculpté par d'habiles artisans, subit à la Réforme
une déprédation sauvage dont on ne commence que maintenant
la restitution minutieuse. Entre autre, la statue de l'évêque
avait trouvé sur la fontaine du village une emplacement incongru
et ouvertement humiliant qui choquera longtemps les habitants au point
qu'elle regagnera sa place au XVIIe.
La visite menée par Nicolas Schätti s'arrête à
la chapelle collatérale septentrionale où l'on pénètre
par le transept. En fait, bâtie sur deux étages (aujourd'hui
disparus), elle fut au XVe siècle l'uvre du prieur Jean
de Juys et ouvre l'étude passionnante des mentalités
en cette fin de Moyen Age. A cette époque d'émergence
de l'individualité au sens moderne, la consécration
d'un tel lieu, au sein de l'église communautaire, marque combien
le salut de la personne commençait de compter. Cette inquiétude
intériorisée, où se mêlent de manière
quasi contractuelle le spirituel et le matériel, débouchera,
entre autres, sur le trafic des indulgences qui ne furent pas sans
conséquence, comme on le sait, dans la réaction luthérienne.
Mais il faut, l'espace nous y invite, lever les yeux au ciel (ou au
plafond) pour admirer les décors peints de style gothique qui
enluminent les voûtes (XIIIe siècle) et regagner l'extérieur
au son de la Toccata de Bach qui nous plongeait, en cet instant, en
plein âge baroque.
La
restauration de la restauration
Claire Huguenin, historienne d'art, spécialiste du XIXe siècle
tenait à situer la démarche restauratrice menée
de 1991 à la fin 1999, sur mandat du canton de Vaud, dans la
continuité d'Albert Naef (1862-1936). Ce premier archéologue
cantonal vaudois eut le mérite, une génération
après Eugène Viollet-Le-Duc, restaurateur audacieux
de la cathédrale de
Lausanne, de rendre à Romainmôtier une lisibilité
dans une perceptive archéologique. Quel est l'enjeu majeur
de la réhabilitation d'un monument historique : un retour à
l'origine, le plus souvent fantasmée par manque de source et
d'indications précises des concepteurs de l'époque ou
la parti-pris d'une restauration soucieuse d'intégrer les strates
successives qui ont fait la fortune plus ou moins heureuse du bâtiment.
Albert Naef, dans un souci didactique, destinait l'église médiévale
au rôle d'un livre d'histoire, à pierre ouverte, pourrait-on
dire. Dès lors, pour l'équipe pluridisciplinaire réunie
au début des années nonante (archéologue, historiens
d'art, restaurateurs d'art, architecte) sous la responsabilité
d'Hans Gutscher, le défi consistait à restaurer la restauration.
Ce travail a permis de consolider les sources et connaissances historiques
déjà glanées par leurs prédécesseurs,
un siècle auparavant, et d'approfondir ou d'émettre
des hypothèses quant à la fonction de certains bâtiments.
Ainsi, doit-on parler non de l'église mais des églises
de Romainmôtier car au Haut Moyen, la richesse de la liturgie
circadienne se poursuivait en plusieurs lieux consacrés. Les
fouilles entreprises à l'emplacement méridional de l'ancien
cloître gothique (dont il ne demeure que les ogives murales
et les chapiteaux) révéleront
peut-être d'autres traces. Quant à la maison des moines,
également restaurée, elle pourrait à son tour
narrer l'histoire passionnante d'un haut lieu de l'esprit bénédictin
dans cette contrée autrefois bourguignonne, située sur
la route fréquentée qui menait de Rome à Paris,
ayant acquis sous l'ordre clunisien son indépendance et son
rayonnement.
Comme le remarquait Hans Gutscher, architecte et coordinateur des
travaux, le défi, assumé durant une dizaine d'années,
entendait rendre au site sa vocation spirituelle. La restauration
intérieure, nettement prépondérante, restitue
à l'église sa lumière. Encore fallait-il consolider
les voûtes qui menaçaient de s'écrouler en juxtaposant
à la charpente du XVIe siècle, saine car bien ventilée
mais insuffisamment solide, une charpente métallique également
conçue en vaisseau. Ainsi les poutres d'origine côtoient-elles
une structure légère et contemporaine qui rend, une
fois de plus, sa lisibilité au bâtiment.
Alors si l'on doit, après Pierre Chessex en 1948, évoquer
la modestie du lieu, reportons-la plutôt à la vision
restauratrice de ces dernières années. L'abbatiale appelle
à de multiples interprétations, architecturale, archéologique,
spirituelle à l'évidence. L'option ne consistait pas
à la recréation originelle, immodeste et historiquement
impossible, on l'a vu.
Bref, un des plus beaux témoignages de la fabrique de l'histoire,
une histoire pluriséculaire aux couches surprenantes qui donnera
raison à la devise de la tour de l'Horloge " Le Temps
fuit ". Tiens donc, mais n' arrive-t-il pas qu'à Romainmôtier,
il s'arrête...?
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