Nos forêts
Depuis l’enfance je parcours les forêts de Romainmôtier et celles d’Envy. J’y ai aimé l’odeur de l’humus, le bruit de la branche morte foulée par le pied, ses renards malicieux et audacieux, ses collines de blaireaux, le cri rauque du chevreuil et une fois, le lynx dans les gorges du Nozon.
Mais surtout, il y a l’écoute des arbres. La douceur rassurante du foyard, son écorce dont on dirait parfois le cuir tanné d’un éléphant d’Afrique, il y a l’épicéa et le sapin blanc qui sont l’or de nos forêts, le pin sylvestre dont la senteur vous pénètre jusqu’à l’âme, il y a la robustesse ancestrale et légendaire du chêne, tantôt seul et majestueux, parfois serré et dense en taillis.
Je n’oublie pas les discrets; le noisetier qui fructifie volontiers dans nos haies, et dont la cueillette des fruits a donné l’occasion de tant de promenades dominicales; et ceux qui sont sur le retour comme le houx et l’if qui sont le plaisir des yeux et qui parent les bois d’une touche d’élégance.
Le frêne, le charme, les érables, les alisiers et tant d’autres, tous sont là qui poussent, qui croissent et qui donnent à notre vallon un air sylvestre si fort, qui sont à notre abbatiale comme un écrin à un joyau.
Mais je n’oublie pas non plus que la forêt vit, meurt, se renouvelle. D’elle-même d’abord quand son entretien est suivi, ou avec l’aide de l’homme quand cela devient nécessaire.
Nos forêts n’ont paradoxalement pas grand-chose de naturel. Elles sont le fruit d’une gestion de l’homme depuis des siècles, celui-ci ayant favorisé certaines essences au détriment d’autres au gré des ses besoins économiques. Aujourd’hui on cherche à favoriser une plus grande diversité des essences, les mélanges résistant en effet mieux aux préjudices de la nature que les monocultures.
Les journées de martelage sont par exemple un moment fort de l’activité municipale, le garde-forestier et l’inspecteur forestier sont là aussi, on passe en revue chaque arbre d’un secteur, on le jauge, on le mesure, on regarde s’il est malade, son écorce, sa couronne, sa majesté. Puis on marque par un petit coup de hachette, ceux qui doivent disparaître pour laisser la place aux plus jeunes, faire de la lumière, des éclaircies comme on dit. Ceux qui vont partir pour l’industrie du bois, ceux qui vont chauffer nos maisons. Chaque arbre et vu, touché, senti. Oui, chaque arbre. Parfois il arrive que l’on ne soit pas d’accord et que l’on n’abatte pas un arbre jugé beau ou particulier, alors il est laissé. Mais surtout, on apprend. L’œil humble en se disant que les arbres que l’on coupe aujourd’hui ont été soignés et entretenus depuis des générations, et que nous ne faisons finalement que passer le témoin à ceux qui viendront ensuite en espérant, en voulant avoir fait aussi bien qu’autrefois tout en répondant à nos besoins actuels.
L’économie du bois a été à la peine après le passage de l’ouragan Lothar. Les prix avaient chuté. Il faut dire aussi que l’usage du bois tant dans la construction que dans l’énergie n’était plus à la mode. Les forêts se sont donc densifiées et certaines parcelles n’ont plus été entretenues.
Si la municipalité a toujours soutenu et continué un entretien méthodique de nos forêts malgré des années budgétaires difficiles, dans certains endroits le retard s’est quand même fait sentir, surtout parmi les propriétaires privés.
La gestion forestière n’est pas simple. Son inertie est forte. Les sensibilités par rapport à la forêt sont multiples et parfois certains choix de gestion ne sont pas compris ou pas acceptés. Il est dur de voir une côte se dénuder, de voir un chaos de troncs là où une forêt dense se tenait debout. Mais quand les signes d’une dégénérescence sont-là, faut-il les ignorer? Faut-il laisser aller?
Je crois que ce qu’il ne faut pas ignorer c’est qu’une forêt a un cycle de vie avec un commencement et une fin. Que la fin de ce cycle est abrupte quand l’entretien n’a pas été suivi, mais qu’il peut être doux, voire inaperçu si la gestion est régulière. Ceci est peut-être le plus important, celui de maintenir un rythme et de ne jamais laissé aller les forêts à l’abandon, à un vieillissement sans rajeunissement.
Il est bon aussi d’avoir des zones en réserve où l’on peut laisser la forêt reconstituer un cycle entièrement naturel, mais cela prend du temps et pour la plupart de nos parcelles cette situation n’a jamais prévalu. N’oublions pas non plus que les forêts d’aujourd’hui sont plus denses que celles d’hier. Que la forêt gagne du terrain. Il n’est pas nécessaire de se demander si cela est bien ou pas, ce que nous devons garder en mémoire c’est qu’il nous appartient de faire des choix aujourd’hui pour créer les forêts de demain et que ces choix doivent prendre en considération l’aspect multifonctionnel de nos forêts, pas seulement économique, pas seulement esthétique, mais aussi écologique, biologique, de détente, de ressourcement, de vie sauvage, sécuritaire… bref la forêt n’est plus seulement cet espace de monoculture où ne croissaient que des épicéas alignés au cordeau mais le lieu d’expression de la vie dans toute sa diversité et, peut-être, le miroir de nous-mêmes.
Fabrice De Icco, municipal des forêts

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